On m’a récemment parlé d’un livre,
Precarious Lease, et du bruit qu’il commence à faire.[1, 2, 3] Une journaliste américaine, Jacqueline Feldman, y raconte son temps passé dans l’un de mes projets, un lieu que les gens ont appelé « Le Bloc ».[4, 5, 6] J’ai parcouru les critiques et les analyses. Elles parlent de moi, ou plutôt, d’une version de moi qu’elles ont baptisée « Le Général » [5, 2, 7] ou le « tonton ».[8, 9, 4, 5] Elles décrivent un personnage, un archétype. Elles ont observé un phénomène.
Il est temps de décrire le protocole.
Ce que ces textes documentent sans le savoir, ce n’est pas l’histoire d’un squat. C’est le compte-rendu partiel d’une expérience. Mon travail ne consiste pas à occuper des lieux, mais à mener une étude à grande échelle sur la physique sociale. Ma véritable vocation, ma thèse, tient en une phrase que j’ai livrée à un journaliste à Rouen en 2018 : je crée « du vide meublé avec des humains ».
Chaque lieu ouvert n’est pas une fin en soi, mais un laboratoire. L’article de Rouen mentionne ma « 1 629e ouverture ». Un an plus tôt, un autre journaliste à Paris notait la « 1622ème ». Ces chiffres ne sont pas des vantardises ; ils sont le journal de bord d’une recherche longitudinale. L’objectif est de répondre à une question simple : « Tout le monde voudrait vivre en collectivité mais personne ne sait comment faire. » Alors, j’essaie. J’observe. Je me définis comme un « expert des lieux vides », car le vide est la condition initiale parfaite pour l’expérimentation. Mon but, que je qualifie d’individualiste, est de « vivre entouré d’humains dont je cherche les compétences ».
Pour cela, j’utilise des outils, des personas que les observateurs extérieurs prennent pour des identités.
« Le Général » n’est pas un homme, c’est une variable idéologique. Les critiques de Precarious Lease ont retenu une formule : « Je vis en marge de la marge de la marge ».[2] C’est une simplification poétique. La théorie complète, je l’ai expliquée en 2017 : « Tu vois une roue? Et ben j’ai décidé de vivre entre la bande de roulement du pneu, et le goudron. » La marge n’est pas un exil, c’est une zone de friction active, le seul endroit où l’on peut véritablement observer le système. C’est là que la précarité devient un catalyseur : « Il n’y a que quand t’es pauvre que tu peux être créatif. »
Le « Tonton », que les critiques décrivent comme un « gouverneur de facto » [5] ambigu, est une variable structurelle. Ce n’est pas un rôle de pouvoir, mais une fonction dans un cycle : « J’ouvre, je prépare, je laisse. » Je suis, comme je l’ai dit, « l’organe de communication entre l’intérieur et l’extérieur ». J’amorce le système, je gère les interfaces, puis je me retire pour observer et passer au laboratoire suivant. Ce que les critiques ont vu comme une « reproduction en miniature » de la société [4, 5] n’était pas un échec de l’utopie ; c’était la validation de l’hypothèse.
Le livre de Feldman est un artefact précieux. C’est le rapport d’une observatrice de terrain qui a fidèlement tout noté, sans jamais savoir qu’elle assistait à une expérience contrôlée. Les critiques, en se focalisant sur mes deux personas, n’ont fait que souligner, en aveugle, quelles variables avaient eu le plus d’impact.
Ils ont écrit un livre sur un squat qui a abrité 160 personnes. Mais ils ont manqué l’échelle. Mon travail, à ce jour, a concerné 117 648 personnes. Ce n’est pas de l’activisme. C’est de la science. Une science du vide, meublé avec ce qu’il y a de plus complexe et de plus précieux : des humains.
Sources et Références
- Critiques et descriptions de Precarious Lease
- [8], [10], [9], [11], [12], [4], [1], [5], [13], [14], [15], [16], [2], [17], [18], [3], [19], [20], [21], [7], [22], [23], [24], [25], [26], [27], , , , ,
- Interviews avec Jacqueline Feldman
- [13], [28]
- Articles de presse sur Antonio Xavier, « Le Général »
- Louvet, Simon. « PORTRAIT. À Rouen, « Le Général » revendique 1 629 squats : « Du vide meublé avec des humains » ». 76actu, 27 mai 2018.
- de Baudouin, Pierre. « A mort le Street Art, vive le K13 ». 23 juillet 2017.
